Il faut gravir l’Everest pour atteindre la Vallée des Poupées. C’est une ascension brutale. Vous vous tenez là, attendant la bouffée de l’exaltation, mais elle ne vient pas. Vous êtes seul, ce sentiment vous accable…

C’est sur ces mots que commence Valley of the Dolls, film réalisé par Mark Robson en 1967. L’histoire suit les pérégrinations de trois jeunes femmes entre Broadway et Hollywood, qui ne tarderont pas à s’amouracher des mauvais hommes et, surtout, de barbituriques (joliment surnommés « dolls »). Une entrée en matière grave, détonnant pourtant avec la profusion de couleurs pastels, de paillettes et de perruques semblant essentielle à quasi chaque séquence. On aurait alors vite fait de croire cette oeuvre réservée à des femmes au foyer accrocs au chardonnay… Grossière erreur.

Sous son côté too much et sa réalisation parfois bancale, Valley of the Dolls bouscule les codes de son époque et fait étonnamment écho à la nôtre. Décryptage d’un film culte…

Un drame qui frise la comédie

Pensé comme un drame, le jeu surfait des acteurs et ses rebondissements dignes d’un soap opera basculent doucement le film vers le mélo… voire la comédie. Pathos, avalanche de clichés, téléthon luttant contre la cystite… l’invraisemblance de certaines scènes atteint un tel niveau que l’on en rit. Les répliques, osées pour les années 60, ont le mérite de s’inscrire dans le même esprit.

Ne cherchez pas un chef-d’oeuvre. Les ellipses temporelles manquent de clarté, les protagonistes masculins se ressemblent tant qu’il devient difficile de les différencier. Le kitsch est roi et les insultes pleuvent dans les dialogues. C’est bien simple : tout est excessif, et c’est justement là que l’on trouve notre plaisir. Un peu comme une parodie qui n’a pas vocation à l’être.

Valley of the Dolls… and Sex

Un personnage n’est pas crédité au générique, pourtant présent en filigrane : le sexe. Plus encore, il occupe une place déterminante dans l’intrigue et le déroulement des événements : adultère, avortement, pornographie, homosexualité… Des thèmes alors peu abordés, encore moins au cinéma, ici traités sur un ton finalement moderne malgré quelques stéréotypes.

À cet égard, le sex appeal du film tient également dans l’héroïne Jennifer North, qui n’a « aucun talent, si ce n’est son corps ». Incarnée par la sculpturale Sharon Tate, il s’agit sans doute du personnage le plus complexe du film —  au-delà des apparences — et le mieux interprété. L’assassinat de l’actrice par la famille Manson, survenu deux ans après le tournage, n’aura fait que renforcer le culte autour du long-métrage.

Un film en avance sur son temps

Bien qu’éreinté par la critique, Valley of the Dolls est un triomphe public à sa sortie. Pour la première fois, le spectateur découvre les ténèbres autour des projecteurs et la crasse derrière les strass. Hollywood, rêve hors d’atteinte pour le citoyen lambda, ne serait finalement pas si parfait ? Très vite, des rumeurs fleurissent : « quel acteur a inspiré quel protagoniste ? ». L’oeuvre marque le début d’une fascination commune qui ne fera qu’aller crescendo, non seulement pour les stars, mais surtout pour leur chute. En témoignent nos tabloïds et TMZ.

Sans dire sur combien d’années s’étend l’action, le film traite déjà de la peur de vieillir — problème de santé publique, aujourd’hui — et du jeunisme de notre société. Inévitablement, il nous renvoie à notre notion de l’image et la dépendance, à tord ou à raison, que nous y avons développé.

Le titre revêt ainsi plusieurs sens, « the Dolls » renvoyant certes aux pilules, mais aussi aux personnages eux-mêmes. Alors, sommes-nous des poupées ? •

Cet article fait partie de la série #1 — Prozac Nation.

(Crédits photo de couverture : 20th Century Fox Films)