J’arpente le boulevard. J’insulte les clochards, j’emmerde les fêtards rescapés du samedi soir. J’observe la rue assis sur un trottoir. Les rideaux rouillés grincent, fermeture des bars. Lassé du spectacle, je me lève deux pétards plus tard. Démarche de faux loubard, je m’enfonce dans la nuit noire.

J’erre sans la moindre idée de l’heure. Quelque part après minuit, le métro encore fermé aux voyageurs. Tous les chats sont gris, plus personne n’a de couleur. A l’affut, je guette l’inconnu qui deviendra mon dealer. Je l’imagine de grande taille, l’air racaille, le genre qui fait peur. Des balafres sur la face, le regard plein de terreur. Loup blanc, les rues se vident lorsqu’il rôde dehors. En cas d’impayé, il vient se servir dans vos sœurs. Envoyez-le moi. Envoyez-le moi, Seigneur.

Je prie Dieu, exécution. Une masse là-bas, zonant sous le pont. Commencent l’excitation, l’altération de la respiration. Mes jambes avalent la distance, galop d’un étalon. A l’arrivée, je l’interpelle : « Eh, garçon ! » . Deux têtes de plus que moi, des muscles de plomb. Des bras de la taille de mon tronc, moulés pour la baston. Ni une, ni deux, je lui pose ma question. « Ta maman, dis-moi, elle aime la fellation ? ».

Son coude se décolle, son poing vient me cogner. Ma mâchoire s’envole, défiant la gravité. « T’as dit quoi, p’tit pédé ? – Je suis comme ta maman mon grand, je sais encaisser. » Mon dealer ne se fait pas prier. Comme le Christ l’aurait fait, je lui tends l’autre côté. Gauche, droite, les deux se font défoncer.

Il se jette sur moi, me roue de coups en rythme. Les cris de ses assauts créent une sorte de musique. Cric, crac, un nouveau tempo. Celui des fractures de mes os. Je ne lutte pas, me laisse porter par sa violence. Aucun son ne m’échappe, je fais vœu de silence. Il m’administre ma dose, un fixe d’adrénaline. Je plane comme un coké qui se came à l’héroïne. Tête dure, mes joues raclent les murs. Mes côtes éclatent, j’ai la gueule écarlate.