Racisme, égalité homme-femme, homophobie, harcèlement sexuel… De Black Lives Matter à Me Too, notre société est marquée par une multiplication de revendications culturelles, trouvant un écho international. L’air semble teinté de changement, d’autant plus marqué depuis l’arrivée de Donald Trump au pouvoir…

À ce propos, on dit justement de la mode qu’elle est le reflet d’une société, une sorte de Polaroïd d’une époque donnée. Pour autant, quand celle-ci semble amorcer de profondes avancées, peut-elle en traduire les combats ? Raconter ses révoltes ? Enquête…

Le vêtement comme signe d’appartenance politique

Quoi de plus évident, pour l’oeil humain, que ce que l’on porte ? Lorsque l’on rencontre un inconnu, sa tenue n’est-elle pas l’une des premières choses que l’on voit de lui ? En ce sens, adopter un look identitaire trouve toute sa logique. Comme une façon de dire « vous ne pouvez pas échapper à mes idées ».

Il ne s’agit d’ailleurs pas d’un phénomène nouveau, particulièrement en France. Dès la Révolution, les insurgés affichent leur appartenance avec la cocarde, sorte de ruban tricolore. Elle devient même un outil de propagande, lorsque son port est rendu obligatoire en 1792 : c’est dire la puissance politique que peut avoir un simple accessoire.

Presque deux siècles plus tard, les féministes adoptent la mini-jupe comme véritable symbole de liberté. À la même époque, les Black Panthers luttent pour leur droit, veste en cuir sur le dos et béret noir rivé sur la tête.

Plus récemment, à l’aube du vote d’un texte de loi restreignant l’accès à l’avortement aux États-Unis, plusieurs femmes défilent devant le Sénat, vêtues comme la servante écarlate de The Handmaid’s Tale — une oeuvre dystopique où elles sont réduites au statut d’utérus ambulant. Quand une série `TV se transforme en figure de contestation…

Femmes manifestant devant le Sénat américain en faveur du planning familial. (Crédits : The Times)

Le tee-shirt, un média comme un autre

Dès l’avènement de la culture skate et du hip-hop dans les années 80, les tee-shirts sérigraphiés s’installent sur les racks, puis les podiums. Cela étant, leur histoire est directement liée à la politique. Avant que le grand public ne les découvre, on crédite leur invention à la US Army. Leur introduction auprès du peuple a lieu en 1948 avec Thomas E. Dewey, candidat à la Maison Blanche qui les utilise comme supports de campagne.

Depuis les années 80, la créatrice Katherine Hamnet en fait même sa marque de fabrique. Slogans anti-nucléaires, pro-IVG, anti-Brexit : ses opinions s’affichent sur du 100¨% coton.

De son côté, en réaction à DAESH, Walter Van Beirendonck dessine un tee en PVC orné d’un « Stop terrorising our world ». Vivienne Westwood transforme régulièrement cette pièce en une pancarte à part entière, à grand renfort de flocage Climate Revolution. Une déclaration retentissante face aux échecs des COP 21-22-23 .

Prendre le vêtement le plus simple du dressing pour l’ériger au rang de manifeste s’avère lourd de sens : l’affirmation de ses idées par le style est ainsi mise à la portée de tous, au-delà des classes ou de l’origine sociale.

La révolution climatique selon Vivienne Westwood. (Crédits : Vivienne Westwood)

Des marques résolument militantes

Du prêt-à-porter à la haute-couture, certains labels intègrent pleinement la revendication à leur ADN. Comment oublier l’obélisque encapoté par United Colours of Benetton (en partenariat avec l’association Act’Up), alertant sur le VIH à une époque où l’on préférait encore l’ignorer ?

Dans un autre registre, Jean-Paul Gaultier allie très tôt le choix de ses mannequins à un message : modèles plus-size en faveur du body positivism, hommes en talon aiguille prônant une autre version de la virilité ou égérie du troisième âge anti-jeunisme, tous foulent son podium.

De même, Versace s’impose comme une marque embrassant la féminité dans tout son pouvoir, faisant de la sensualité et de la séduction des armes qui s’arborent fièrement.

Amazone toute de cuir vêtue par Versace, A/H 2018.

Une portée qui connaît ses limites

Quand Maria Grazia Chiuri, tout juste nommé directrice artistique de Dior, choisit l’imprimé « We should all be feminists », elle ne sait sans doute pas qu’il sera consacré saint-Graal des modeuses sur Instagram. Idem lorsque la marque s’approprie le béret des Black Panthers : si la démarche est probablement de le détourner en un signe de ralliement féministe, il finit surtout copié par Asos pour 15 € — loin des idéaux de Malcom X.

Suite au scandale de l’affaire Harvey Weinstein, les Golden Globes adoptent un dress code full black en hommage aux victimes de harcèlement sexuel. Dans ce cas, que dire des rivières de diamants au cou des invités, et leurs parures à faire pâlir de jalousie un maharaja ? Au mieux, il s’agit d’une maladresse. Au pire, d’une manoeuvre de communication qui nous aura simplement épargné un ballet de taffetas layette et de robes de princesse.

En définitive, revendication et business peuvent-ils cohabiter ? La capitalisation d’une marque sur un débat culturel lui ôte-elle sa légitimité ? Des préoccupations qui ont moins lieu d’être dans un esprit Do It Yourself, comme celui dans lequel les punks se sont illustrés il y a quelques décennies : une vision s’affranchissant de toute tendance pour traduire l’essence même de sa révolte.

Alors, la mode peut-elle résoudre des injustices ? Non, bien évidemment. En revanche, elle dispose d’un pouvoir unique : attirer l’attention et marquer les esprits. Enfin, jusqu’à ce que son esthétique soit avalée par le mainstream... •