Ayant la chance de plutôt bien manier le verbe, mon entourage demande parfois l’aide de ma plume. Courriers pour les assurances, le Trésor Public, lettres de motivation, textos de drague ou de rupture… Tout y passe.

Une fois, un ami vient à moi pour une raison tout à fait inhabituelle. S’il sollicite mes services, c’est parce qu’il en fait régulièrement de même avec des prostituées — une addiction comme une autre — et que sa copine est sur le point de le découvrir.

À ce niveau, une partie d’entre vous pense sans doute que ce goujat mérite son retour de flamme. J’aimerais vous dire l’avoir sermonné. Que je lui ai fait promettre de garder son appendice dans son pantalon, et ses billets dans son portefeuille… mais il n’en est rien.

À la place, ne pouvant résister au défi représenté par une telle situation, je l’aide éhontément. Je vous raconte comment…

Établir le contexte

C’est le pré-requis logique à l’élaboration de tout bon bobard. Un menteur averti en vaut deux. Dans le cas de mon ami — que nous appellerons Thibault — nous avons donc…

  • crime : appétit pour de belles escort girls ;
  • victime : « Laura », copine depuis 7 mois, du genre jalouse ;
  • mobile : « elle est chiante au lit, et ce n’est pas vraiment tromper si l’on paye » ;
  • preuve : historique découvert lors d’une fouille intempestive.

Lorsque le conflit éclate…

Si vous ne parvenez pas à trouver la parade parfaite instantanément, une seule priorité : gagner du temps.

Sans avoir de défense, en bon connard, Thibault a au moins un plan de sortie tout préparé. Confronté par Laura, il lui donne pour seule réponse, de son ton le plus blasé : « sérieusement, je n’ai pas le temps pour ça, là. ».

Plus elle s’emporte, plus il se renferme. Après cinq minutes d’un monologue prévisible, il lui demande :« non mais tu t’entends ? Tu sais quoi, tu m’as saoulé, là. Je sors le temps de te laisser réfléchir à ta connerie. Putain, on ne peut jamais parler avec toi. »

Sur ces mots, il claque la porte — et m’appelle avec la même détresse qu’un candidat de « Qui veut gagner des millions ? ».

Ce qu’il faut retenir …
  • De grâce, n’oubliez jamais d’utiliser la fonction « navigation privée ».
  • Moins on en dit, moins on se compromet.

Élaborer une stratégie

Face à des faits accablants — et irréfutables — deux options s’imposent. Vous pouvez prétendre n’avoir aucune idée quant à leur origine, ce qui est assez peu probable, ou les assumer. Il ne reste plus qu’à trouver la bonne excuse…

Pendant que Thibault se lamente au-dessus d’une bière, tiraillé entre son amour pour Laura et celui pour les putes, je tente de mesurer l’ampleur des dégâts. Il est catégorique : son historique fait simplement état de pages consultées quelques jours plus tôt, sur un seul site — sans doute son préféré. Aucun messages envoyés, il a simplement fait du bon vieux lèche-vitrine ! Loués soient les dieux de l’adultère.

Sa ligne de défense est donc toute trouvée : en bon pote, il a consulté ces pages pour — et avec — un ami. Son seul crime ? La camaraderie…

Passer à l’action

Deux heures plus tard, Thibault retourne auprès de Laura (et supprime toute trace de notre rendez-vous au passage). Comme on pouvait légitimement s’y attendre, il tombe sur une vraie furie. Tant bien que mal, il réussit à placer le speech que je lui ai pré-mâché peu avant :

« Si tu savais… Cette histoire, c’est rien du tout. Putain, si tu m’avais parlé calmement — sans parler du fait que tu aies fouillé mon ordi dans mon dos — je t’aurais tout expliqué directement. Mais quand je t’ai vue débarquer sur tes grands chevaux — je te jure, on avait l’impression que tu étais contente de pouvoir te disputer — j’ai préféré te laisser dans le flou.

C’était ma façon de te punir, parce que tu n’aurais jamais dû croire ça. Quand tu doutes de moi, c’est de mon amour que tu doutes. Tu m’as blessé alors, même si c’est con, j’ai riposté. Ça ne plus continuer comme ça… On doit faire des efforts, je n’ai pas envie qu’on se détruise. »

Quant à la question que vous vous posez tous…

Tu sais pourquoi je suis parti sur ce site ? C’était pour mon pote Zackary, celui qui écrit des articles sur le sexe. Il a un nouveau projet, un truc du genre « quand un gay se tape une escort girl » avec lequel il espère faire le buzz. On était à l’appart quand il m’en a parlé, et m’a demandé de l’aider à choisir pour « avoir l’avis d’un hétéro ». Demande-lui ou, mieux, attends juste qu’il publie son article.

C’est à leur capacité à se sacrifier — et à endosser la bien peu seyante étiquette du « pote pédé » — que l’on reconnaît les vrais amis… Thibault ferait mieux de s’en rappeler. (Inutile de préciser qu’un tel article ne verra jamais le jour, ndlr.)

Le petit plus…

Croyant — ou voulant croire — à notre ruse, nous savons cependant qu’une partie de Laura doute encore. Ainsi, place à la dernière phase de mon plan.

Trois ou quatre jours après leur dispute, Thibault passe la soirée entière avec elle. J’en profite pour lui envoyer un snap en direct d’un site d’escort, accompagné de la mention : « Je touche au but… ». Elle mord à l’hameçon.

Vous me passerez le manque d’élégance, la fin justifie les moyens.

Des jours heureux ?

Mon oeuvre accomplie et ce drame derrière eux, les deux tourtereaux filent le parfait amour pendant quelques semaines… jusqu’à ce que Thibault voit l’application AdopteUnMec installée sur l’iPhone de Laura. Quant à moi, j’attends patiemment une autre occasion de me la jouer Olivia Pope dans Scandal, entre deux contestations d’amende pour ma cousine sans pass Navigo.

D’ici là, à ceux d’entre vous peinant à cacher des secrets indicibles, ceux ne sachant plus comment jongler avec plusieurs vies, je mets mon encre et ma sueur à votre disposition (sauf si votre vie secrète ressemble à un scénario de New York Unité Spéciale, ndlr). Pour assurer vos arrières, dites-moi tout de votre histoire. C’est promis, je vous raconterai un mensonge… •

Cet article fait partie de la série #3 — Le numéro de la prostitution.

(Gifs via Giphy)