C’était la plus belle, la plus grande des salles. Un décor qu’on aurait juré droit sorti de Versailles. Les murs étaient couverts d’or, flattés par des tentures vert pâle. Le plafond tapissé de miroirs, rehaussé de moulures ovales. J’y ai connu tant de banquets, au moins un millier de bals. Un festival de jeunes filles en fleur, robes à falbalas et colliers d’opale. Dansant, tentant de s’attirer les faveurs d’un officier ou d’un général…

Tous les musiciens en vogue débutaient dans mes réceptions. J’avais le flair pour les dénicher, une sorte de don… Le ciel de glace nous renvoyait le battement des violons. Un reflet onirique, une divine vision. Le coeur animé d’une ribambelle d’émotions, le cerveau sécrétait son exquise excitation. Pianos et cordes à l’unisson, sifflant le rythme de la séduction.

Le champagne coulait à flots, un véritable torrent d’alcool. Nous vidions des bouteilles tant que brillaient la lune et ses lucioles. Les esprits se déchaînaient, les corps nus formaient des farandoles. Des hommes et des femmes s’emboîtant, des mains qui se collent. Certains consommaient même leur union à même le sol.

C’est le désert à présent, il n’y a plus personne. Ni visiteur, ni domestique, pas même une bonne. Tous partis sans une lettre, ni voyelle, ni consonne. Jadis si entouré, je suis réduit à l’isolement des nonnes. Un paria que nul ne nomme. Le silence du vide ne se brise que lorsque mes monologues résonnent. Seul, je m’accroche pourtant à mon trône. Les accoudoirs serrés par mes doigts comme des putes par leur matrone. Qu’importe si on ne peut voir l’ombre qui rayonne, je porte encore ma couronne.

Cet article fait partie de la série #4 — Retour vers le futur.