Si vous ne voulez pas qu’on vous tire la culotte, ne devenez pas mannequin ! — Karl Lagerfeld, Numéro, avril 2018.

Dans n’importe quel autre milieu, de tels propos déclencheraient un véritable tollé. Pourtant, un mois plus tard, tout le gotha applaudit la dernière collection Chanel sous la voûte du Grand Palais.

Suite au scandale Weinstein, beaucoup s’attendaient — moi y compris — à voir rouler un paquet de têtes issues de la mode. Silence radio pendant plusieurs mois, jusqu’à ce que le New York Times publie des témoignages incriminant les photographes-stars Bruce Weber et Mario Testino… qui reçoivent ensuite d’innombrables messages de soutien. Alors, un mouvement comme #MeToo peut-il vraiment prendre dans le monde des shootings et des défilés ?

Doucement… mais sûrement ?

Sous l’impulsion du directeur de casting James Scully, Bernard Arnaud et François-Henri Pinault — les cerveaux derrière LVMH et Kering — s’assoient ensemble en septembre dernier. Au programme, une « charte de bien-être des mannequins », comprenant notamment : IMC minimum, bannissement de la taille 32 et présence d’un chaperon pour les modèles de moins de 18 ans.

De son côté, face aux accusations sur ses deux chers amis, Anna Wintour choisit de les interdire des publications Condé Nast. Au passage, elle lance un « code de conduite » imposant, entre autres, que le modèle soit informé de tout cliché dénudé avant la séance photo.

Dire qu’aucune conscience ne s’éveille dans la mode serait donc faux. Cela étant, elle manque cruellement de voix qui s’élèvent. La plupart des mannequins ayant fait état de harcèlement sexuel sont anonymes ou inconnus. Tops, créateurs, photographes, rédacteurs en chef… les figures « établies » prenant la parole pour dénoncer les sévices cachés par le papier glacé se comptent sur les doigts d’une main. Alors qu’un cadre semble enfin se construire, il doit impérativement s’accompagner du soutien des membres de l’industrie pour tenir.

Bruce Weber et Mario Testino, deux photographes accusés de harcèlement sexuel.

Instagram comme plateforme d’expression

Certes discrète, mais bien présente, les modèles mènent leur lutte sur leur réseau social de prédilection. En janvier, @ShitModelMgmt — un compte collectionnant les memes sur le mannequinat — reçoit un torrent de témoignages de harcèlement. Masquant l’identité de la victime comme celle de l’assaillant, le profil poste tout de même des captures d’écran dans sa story (publication éphémère de 24h, ndlr).

Cameron Russel, l’un des rares tops ayant brisé l’omerta, va plus loin encore. Partie en campagne avec son hashtag #MyJobShouldNotIncludeAbuse (« mon travail ne devrait pas inclure d’abus », ndlr), elle reçoit également son lot d’histoires… partagées sur sa page de manière définitive, cette fois.

De telles actions sonnent comme salvatrices dans un secteur où les excès sont glorifiés, le créateur étant vu comme un roi, le silence et la flatterie comme plus grandes lois. En outre, si le débat général porte davantage sur des victimes féminines, la mode possède malheureusement sa part d’hommes agressés. Une donnée trop souvent oubliée, qui rend plus difficile la libération du discours, et dont on doit tenir compte pour aboutir à un changement en profondeur… Par définition, être mannequin consiste à être beau et attirant. Pas à devoir écarter les jambes dans l’espoir d’une couverture. •

Cet article fait partie de la série #5 — What’s up, Harvey ?

(Crédits photo de couverture : Victoria’s Secret)