À ses débuts, le rap n’est qu’une « musique de noirs », issue des ghettos dans lesquels on les entasse. Véritable expression contre-culturelle, il reste longtemps associé au banditisme, se voyant ainsi labellisé comme le style des gangsters par excellence. L’Amérique blanche s’en offusque, choquée par la violence de ces punchlines qui risquent de transformer ses gentils enfants en voyous. Du côté de l’Hexagone, le constat est plus ou moins similaire. Le rap est intrinsèquement lié aux banlieues, souvent désignées « zones de non-droit » par la République… quand elle n’essaie pas encore de traîner ses artistes devant les tribunaux.

Pourtant, il est difficile de nier son omniprésence. Personnellement, je dois avoir 8 ans lorsque j’achète mon premier disque et commence à passer mes journées devant MTV. Depuis, Akhenaton du groupe IAM est devenu curateur de musée, tandis que Jay-Z dîne avec Obama.

L’an dernier, pour la première fois de l’histoire, les ventes de rap dépassent celle du rock, qui devient ainsi le plus populaire des styles (données Nielsen, ndlr). De Harlem à Hollywood, comment en est-on arrivé là ?

1991 : l’année charnière

L’équivalent américain du Top 50, le Billboard, publie régulièrement ses résultats. De façon assez logique, plus un artiste y est bien placé, plus il a de chances de susciter l’attention. Cela dit, le hip hop n’y fait que tardivement son entrée…

Pendant longtemps, l’organisation établit son classement en s’appuyant simplement sur les informations transmises par les maisons de disque — qui n’hésitent pas à mentir afin de favoriser leurs interprètes… En 1991, la donne change. Billboard intègre enfin des données fiables : des dispositifs mesurant les ventes sont installés aux caisses, sans plus passer par les mastodontes de l’industrie. Les chiffres parlent enfin, le rap figure dans la liste et bénéficie de cette exposition.

Cette année-là, il atteint même la première place — pour la première fois — avec N.W.A. Le succès du groupe de Compton est tel qu’il influencera les productions musicales qui sortiront ensuite, tous styles confondus… Ce n’est pas moi qui le dit, mais la sérieuse Royal Society Open Science.

Le mode de vie de ces stars sert aussi leur promotion, un peu comme le Sex, Drugs & Rock’n’Roll des 70’s. Le public se passionne pour les histoires de gang dans les titres de presse, découvre une autre approche de la musique en se rêvant zoner avec Ice Cube

Les temps changent

Si le rap détrône le rock, le message qu’il porte y est sans doute pour quelque chose. Là où le second accompagne le besoin de rébellion inhérent à la jeunesse, le premier y apporte en plus une dimension matérialiste. En d’autres termes, on se révolte contre le système, dénonce les inégalités, tout en portant du Tom Ford au volant d’une Bentley. Une combinaison certes paradoxal, mais faisant pleinement écho à notre époque.

En outre, notre façon de consommer la musique s’est retrouvée bouleversée par les plateformes de streaming, maintenant comptabilisées dans les ventes d’albums. Par conséquent, un genre plébiscité par les millennials s’en retrouvera forcément avantagé. Sans surprise, Snoop Dogg est plus écouté sur Spotify que Metallica ou Tony Bennett.

Cette même révolution digitale favorise l’apparition de nouveaux sous-genres. Pas besoin d’un orchestre, chacun peut y aller de sa touche homemade ou vocodée depuis sa chambre d’ado. Le gangsta rap n’est plus la seule option ; de Nicki Minaj à Lil Peep, il y en a littéralement pour tous les goûts.

Les beaux jours du rap sont donc loin d’être finis. Il pourrait même prendre d’assaut le gouvernement, avec Kanye West qui déclare songer à la Maison Blanche pour 2024… Alors, verra-t-on Kim en première dame ? •

Cet article fait partie de la série #10 — Make America Cool Again.

(Crédits photo de couverture : Chance The Rapper pour Billboard)