Le 06 juin 2018, la marque Doublet remporte le convoité Prix LVMH, récompensant les jeunes talents de la création. Sa collection mêle femmes en costume, hommes perchés sur des compensées rose, denim et vinyle pour tous… Son crédo ? La mode genderless, qui dépasse la distinction masculin / féminin.

Le label s’inscrit ainsi dans la lignée de plusieurs designers, comme Charles Jeffrey chez Loverboy. Pendant ce temps, les défilés des fashion weeks se font toujours plus mixtes — y compris en haute-couture — et Jaden Smith enfile une jupe pour une campagne Louis Vuitton.

À l’époque d’Instagram, la mode est-elle en train de connaître sa révolution du genre ?

Un phénomène vraiment nouveau ?

La femme moderne se sert dans le dressing des hommes depuis Chanel, qui leur pique la marinière et le blazer. Yves Saint Laurent va plus loin ensuite, lorsqu’il introduit la saharienne et, surtout, le smoking. Des succès foudroyants, mais qui relèvent davantage d’une adaptation que d’une appropriation directe. Les coupes sont affinées, soulignent les courbes et reposent sur des matières sophistiquées. On choisit donc de féminiser le vêtement.

Quelques années plus tard, Jean-Paul Gaultier s’amuse à brouiller les pistes. Sa maison est la première à autant jouer sur l’androgynie, faisant parader des hommes en robes plumées et talons de strip-teaseuse. Une voix qui inspirera des membres de la jeune génération, dont Shayne Oliver, designer du label streetwear Hood by Air.

Dans un autre registre, Yohji Yamamoto et ses camarades de l’antifashion (mouvement prônant la le minimalisme et la déconstruction, à l’opposé du bling en vogue dans les années 80, ndlr) imaginent déjà une mode « dégenrée » telle qu’on souhaite la représenter aujourd’hui. Plutôt que de chercher à fusionner les deux opposés, ils s’affranchissent complètement de cette dualité, la considérant finalement inexistante. À ce propos, le créateur nippon confie au New York Times en 1983 :

Je me demande toujours qui a décidé qu’il devrait y avoir une différence entre les vêtements des hommes et des femmes.

« You’ve come a long way, baby »

Bien que fondateur, le travail réalisé par Gaultier ou Yamamoto s’adresse à une élite uniquement. Il demeure une expérimentation conçue pour un podium, certes comprise des aficionados, mais en décalage avec les tendances sociétales de l’époque.

En revanche, le phénomène se produisant de nos jours correspond à l’exact inverse. Les créateurs n’y sont pour rien, ce sont bien la libération du discours sur la question du genre, la lutte pour la transidentité et le refus de la binarité qui influencent les marques. Pour preuve, ces changements sont loin de se limiter à l’industrie du luxe. H&M, ASOS et Zara lancent régulièrement des capsules 100% unisexes. Dr Denim en fait aussi un de ses chevaux de bataille, tandis que John Lewis est le premier à décliné ce principe aux enfants. S’il peut s’agir d’une pure stratégie marketing, la multiplication de ces opérations témoigne néanmoins du besoin croissant auquel elles répondent.

Au-delà du statut de simple tendance, tout porte à croire que le genderless devrait rester dans les parages. Sans aller jusqu’à se substituer aux classiques rayons hommes / femmes, qui seront toujours majoritaires, il s’impose indéniablement comme un courant ancré dans la pensée de son époque. •

Cet article fait partie de la série #11 — Confusion des genres.

(Crédits photo de couverture : Doublet)