Paris, le 27 novembre

Alexandre,

J’ai rencontré une femme hier. Elle n’était pas particulièrement belle, ni spécialement mince. Disons plutôt qu’au milieu du bar, elle semblait aussi seule que je ne l’étais. Je lui ai payé un verre, deux, trois. Le gin-fizz lui est vite monté à la tête, je l’ai traînée chez moi. Si tu savais comme je l’ai baisée… Ses parents la renieraient voyant ce que je lui ai fait.

Notre affaire terminée, je l’ai mise dans un taxi sans même lui laisser le temps d’une douche. « Est-ce qu’on va se revoir ? ». La pauvre, j’ai vu ses tréfonds sans retenir son nom.

J’ai roulé un joint et me suis fait couler un bain. J’étais fasciné par les lumières rouges dansant sur la surface de l’eau, par la fumée tournoyant au-dessus de ma tête. J’ai alors remarqué un baluchon sous le lavabo. Putain, la salope a oublié son sac. Ma curiosité piquée, j’ai entrepris de l’ouvrir…

Un parfum sucré s’en dégageait. Collant mon nez à l’intérieur pour mieux l’humer, je suis tombé sur une perruque de longs cheveux noirs. Aussi foncés que les plumes d’un corbeau, je les regardais briller en les laissant filer entre mes doigts. Bizarrement, c’était comme la toucher une seconde fois. Comme pour me rapprocher d’elle, je l’ai posée sur mon crâne. Chaque mouvement de mèche me donnait l’impression qu’une fleur de cerisier venait d’éclore. Je l’imaginais dans mon reflet. Qui pouvait-elle bien être ? Désireux d’en savoir davantage, j’ai poursuivi mes fouilles. Mi voyeur, mi enquêteur, totalement intrigué…

Un kimono en soie. J’ai caressé ses manches comme s’il s’agissait de ses bras. L’enfiler, c’était l’enfiler elle. La sensation de la matière sur mon torse m’a plu, j’aimais ça. Avant de m’en rendre compte, mes doigts effleuraient déjà mon pubis. Je me suis mis à réfléchir aux hommes qui l’avaient touchée dans ces vêtements, aux gémissements qu’elle avait dû pousser en les ôtant. Ne tenant plus, j’ai vidé son sac sur le sol.

Il n’y restait plus grand chose : des tampons, un carnet et un stylo, des préservatifs… Il y avait aussi une trousse de maquillage, composée de seulement quatre éléments : du fard et du vernis noirs, un bâton de rouge et de la poudre blanche. Elle était à peine maquillée quand je l’ai ramenée. Pourquoi tout cet attirail ?

Je ne saurais t’expliquer ce qu’il s’est produit. Peut-être était-ce la drogue, peut-être le whisky ? Non, c’était elle… Je devais la ressentir, la posséder. J’ai descendu mon verre cul-sec, mis la musique à plein volume… puis tout a valsé. J’ai machinalement tartiné son fard du revers de ma main, descendant de mon visage à mon cou. J’ai peinturluré mes ongles en noir jusqu’à m’en mettre plein les doigts. Son khôl sur mes yeux me permettait de voir à travers les siens. Son rouge sur mes lèvres, comme un baiser qui me brûlait. Je voulais m’abandonner à elle, me soumettre entièrement. Je m’imaginais exécutant chacun de ses ordres, répondant à toutes ses exigences. Devant le miroir, barbouillé en une étrange geisha, je bandais sec.

Soudain, on a sonné à la porte…

Cet article fait partie de la série #11 — Confusion des genres.