À l’heure où j’écris, je me tiens face à un tableau de Salvador Dali : La Tentation de Saint-Antoine. Créée pour un concours — qu’il perd face à Max Ernst — l’oeuvre est considérée comme l’une des plus importantes du dandy espagnol, aujourd’hui exposée aux Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique.

Je ne me trouve pourtant pas à Bruxelles, mais bien dans mon salon parisien. Comme beaucoup d’amateurs d’art avec les économies d’un RMIste, j’ai cédé sans scrupules à l’achat d’une copie dégotée sur eBay, trônant à présent sur le mur au-dessus de mon canapé.

Si la plupart de mes amis apprécient le cachet qu’elle apporte, quelques-uns déplorent sa présence, ne s’agissant pas d’un original. Aurais-je donc tué l’art ?

Profession : faussaire

Edgar Mrugalla est un artiste allemand peu connu du grand public, en dépit de sa carrière prolifique. Avant l’âge de 50 ans, il peint plus de 3.500 toiles… sans imaginer aucune d’entre elles. Mrugalla est un faussaire de talent, imitant à la perfection les coups de pinceaux de Rembrandt, Klimt, Cézanne et Picasso — jamais Dali, qu’il abhorre profondément.

Officiellement antiquaire, il copie d’abord des tableaux pour apprendre à peindre, puis se découvre un don évident qu’il décide d’exploiter. Son affaire tourne si bien que le nombre d’oeuvres vendues finit par attirer l’attention… et le mener vers la case prison. Il en sort deux ans plus tard, à condition de coopérer avec l’État dans la lutte contre les contrefaçons de haute volée. Telle est pris qui croyait prendre…

Triste ironie du sort, Mrugalla meurt atteint de la maladie de Parkinson. (Crédits : ARD)

Le temple du fake

L’histoire quasi hollywoodienne d’Edgar Mrugalla inspire Diane Grobe. Au coeur de Vienne, elle ouvre le Museum of Art Fakes en 2005, le seul du genre en l’Europe. Pour la première fois, des contrefaçons sont érigées au rang de création artistique — le « roi des faussaires » lui offre d’ailleurs ses premières pièces… Aujourd’hui, la collection est notamment complétée par une fausse correspondance d’Hitler, ainsi que des peintures réalisées par Han van Meegeren — auteur de ce que l’on croit longtemps être « le plus réussi de tous les Veermer ».

De tels destins nous poussent forcément à repenser notre définition de l’artiste. La dextérité et la technique suffisent-elles, ou doivent-elles nécessairement être accompagnées de créativité ? Une oeuvre se définit-elle par son auteur, ou ce qu’elle représente ? Un faux acquiert-il une part de vrai une fois accroché dans un musée ? Et si finalement, l’art des faussaires n’était pas celui qu’ils imitent, mais plutôt l’illusion…? •

Cet article fait partie de la série #13 — Copy Cat !

(Photo de couverture : La Tentation de Saint-Antoine — Salvador Dali)