Si je devais finir en prison, je chercherais très probablement un protecteur — les crevettes dans mon genre ne font pas vraiment long feu au coeur de l’enfer carcéral. Fort heureusement, mes quelques incartades ne m’ont jamais mené devant un juge, qui aurait d’ailleurs sans doute fait fi de ma peur de la savonnette…

Il y a peu, j’ai passé la nuit avec un garçon, le genre bel artiste torturé. Son appartement ressemblait à un obscur cabinet de curiosités, une sorte de cabaret gothique entre le Crazy Horse et Entretien avec un vampire. L’alcool étant le troisième convive de cette soirée, nous nous sommes rapidement livrés à quelques confidences — et d’autres choses que la bienséance m’interdit de vous raconter. Au cours de la conversation, il m’avoue ainsi avoir déjà fait « un séjour à l’ombre ». Loin de juger mes partenaires sur leur casier judiciaire, j’étais surtout curieux d’en savoir davantage. Il a alors accepté de raconter son histoire…

(Crédits : Sonsie Studios)

Quand es-tu sorti ? 

Il y a un peu plus d’un an.

Et combien de temps es-tu resté ?

Un peu moins d’un an (rires).

Qu’avais-tu fais ?

Dealer.

Quel genre ?

Rien de vraiment méchant. Je vendais uniquement aux pédés en partouze le week-end. Les mecs enchaînent pendant des heures et des heures, j’en ai même vu qui n’avaient pas dormi depuis 48h. Ils se défoncent au GHB et carburent à la 3M, un genre d’amphét qui stimule la libido et n’empêche pas de bander. J’étais là pour fournir.

Je n’ai aucune culpabilité là-dessus. C’étaient des mecs adultes, bien installés dans leur vie, qui voulaient juste kiffer leur baise du samedi. Il n’y a pas vraiment de victime dans l’histoire, je n’aurais jamais pu vendre de l’héroïne ou du crack.

Comment ton activité a-t-elle commencé ?

En participant à ces soirées. J’ai vu comment les mecs tapaient, ils sont incapables de continuer sans.

C’était facile, j’achetais tout sur internet.

Le darknet ?

Non, même pas. Ça aurait été trop compliqué pour moi (rires) ! En cherchant un peu, tu peux acheter un litre de GHB sur internet et le recevoir tranquillement chez toi une semaine plus tard.

Comment t’es-tu fais prendre ?

Je faisais ça avec un pote à moi. Le truc, c’est que lui avais d’autres plans à côté. Je ne savais pas qu’il était déjà surveillé. Donc quand il est tombé, je l’ai suivi dans sa chute. Clairement, on a été cons. On aurait dû être plus prudents.

Peux-tu me parler de ton arrestation ?

Ils sont venus me cueillir chez moi, direction le Quai des Orfèvres. Là, tu comprends que tu es mal (rires). Ils m’ont interrogé, ont sorti des preuves de mes échanges. Et puis, vu les circonstances, ils ont compris que j’étais pédé. Ça n’a pas aidé. On m’a frappé, on m’a privé de téléphone. Plus personne n’a eu de mes nouvelles pendant un mois. Mes amis ne savaient pas où j’étais. Mes soeurs ont cru que j’avais disparu, et puis un pote leur a parlé du fait que je dealais. Elles ont finit par croire que j’étais mort à cause d’une histoire de drogue. Putain, tu ne peux même pas imaginer comment c’était dur.

C’est certain… Et ton arrivée en prison ?

Il y avait une « zone » pour les pédales, mais je ne voulais pas y aller. C’est des malades, ils sont dangereux. Souvent, ce sont des trans qui ont dû vivre dans la rue et peuvent te poignarder dans ton sommeil parce que tu les as mal regardés. Ils n’ont plus rien à perdre.

J’ai eu de la chance. On m’a placé avec des anciens flics. Des ripoux, ce genre de truc. C’étaient des durs, mais pas des mecs méchants. Ils passaient leur temps à lire. Ils restaient dans leurs coins ; on leur foutait la paix, et à moi aussi du coup.

À quoi occupais-tu tes journées ?

Rien. Il n’y a vraiment rien à foutre là-bas. Tu crèves d’ennui… Je ne vais pas te mentir, j’avais peur. J’ai beau y avoir passé presque un an, je ne m’y suis jamais habitué.

Et depuis ta sortie, as-tu l’impression que des choses ont changé ?

Évidemment. Déjà, certains potes ne me parlent plus. Mes soeurs m’ont soutenu quand j’y étais, mais on a du mal à se parler depuis que je suis dehors. Et puis c’est chelou dans tous les cas. La prison, c’est un monde à part. Non seulement je n’y ai pas trouvé ma place, mais j’ai aussi perdu celle que j’avais dans la société quand j’y suis retourné. •

Cet article fait partie de la série #17 — Passage au placard.

(Crédits photo de couverture : Blind Curve par Felix Lucero)