L’an dernier, Chanel lançait son sac Gabrielle en grande pompe : de Pharrell Williams à Caroline de Maigret, tous les amis de Lagerfeld ont répondu présents pour jouer les égéries. Dans une campagne jouant sur le mouvement, l’interprète de Happy grimpe sur des caissons, pendant que Kristen Stewart danse frénétiquement dans un hangar… et qu’une version animée de Cara Delevigne dévale les rues sur sa planche.

À peine une année plus tôt, Dior Homme présentait sa collection FW16. Sur un podium noir, des rampes bordées de néons rouges contrastaient avec l’habituelle élégance de la maison, dont les costumes cintrés s’encanaillaient sous de longues doudounes. Quelques mois plus tard, elle fabriquait même ses propres skates, avant que Hermès ne lui emboîte le pas.

Alors que les plus grandes institutions de la mode flirtent ouvertement avec la board culture, comment celle-ci est-elle devenue si importante ?

Des époques contraires

À l’origine, le skate est une version de rue du surf, connaissant sa première vague dans les 70’s. Autrement dit, il s’agit d’abord d’un hobby un peu casse-gueule, inventé par des gamins de Californie pour tromper leur quotidien ennuyeux — certaines sources témoignent d’objets similaires dans le Montmartre de la Libération, mais ne soyons pas trop chauvins.

Deux décennies plus tard, loin de ses prestigieuses collaborations, la toute jeune boutique Supreme ne s’adresse encore qu’à un public d’initiés, tandis que Thrasher se résume à plus qu’un logo enflammé sur un sweat. À la même époque, le monde des podiums oscille entre sexualité exacerbée des glamazons, heroin chic et déconstruction intellectuelle : rien ne peut donc davantage opposer ces deux univers.

La donne change en 1995 avec Kids. Signé Larry Clark, le film suit les aventures d’une bande d’amis sur fond de skate parks et de SIDA. Quatre mois plus tard, son actrice Chloë Sevigny traîne avec Kate Moss en backstage chez Miu-Miu. Le long-métrage ne suffit certes pas à faire de la board un must have, mais façonne un certain imaginaire chez les créateurs et contribue à répandre l’intérêt pour le skate. À ce propos, Dior comme Supreme collaboreront avec le réalisateur.

Une composante unique du sportswear

Quand une culture se retrouve « promue » au rang de tendance, le schéma est souvent le même : des designers s’en approprient les codes, entraînant ainsi sa popularisation. En revanche, l’inverse tend à se produire pour le skatewear : il s’impose directement à la couture, sans véritable réadaptation.

Avec l’avènement du sportswear comme style de base, ce n’était finalement qu’une question de temps avant qu’il ne prenne de l’ampleur. Pour autant, aucun autre sport ne remporte tant de suffrages vestimentaires — les maillots de foot post victoire de Coupe du Monde ne comptent pas. La différence ? Le skate est intrinsèquement lié à la rue, le bitume est dans son ADN. Ajoutez son lien aux années 90 et à lui seul, il cristallise tout l’esprit de la mode d’aujourd’hui.

Parallèlement, ses marques de prédilection adoptent les codes de leurs nouveaux rivaux de l’avenue Montaigne, amoindrissant davantage la frontière qui les sépare. Loin de se laisser dépasser, elles s’appuient sur un marketing rondement mené, à base d’exclusivité et de confidentialité, contribuant au premier ingrédient de la plupart des collaborations actuelles : la hype. Le désir et la rareté sont les mêmes, mais les critères d’appréciation diffèrent. Un label comme Supreme, en dépit de toutes les controverses qu’il soulève, redéfinit indéniablement la notion de luxe pour les millennials. Le Gabrielle de Chanel coûte au minimum 3.000 €. Certaines pièces Supreme se revendent plus de 20.000 €.

En outre, la figure du skater représente une forme d’incarnation, celle du cool et de la désinvolture. À l’image de Kids, elle évoque la rébellion et une irrévérencieuse liberté propres à la jeunesse. Et si finalement, c’était cela que les grandes maisons tentaient désespérément de capturer ? •

Cet article fait partie de la série #19 — A new skate of mind.

(Crédits photo de couverture : Arthur Elgort pour VOGUE US, 2003.)