06 octobre 1966, aux prémices du Summer of Love. La jeunesse de San Francisco est en ébullition. Certains font le chemin depuis Palo Alto, d’autres de Los Angeles. Même la date, orthographiée 10/06/66 à l’anglo-saxonne, n’est pas choisie au hasard : le 666 les libérera de l’oppression.

Ils se retrouvent dans le berceau du Flower Power : le quartier de Haight-Ashbury. Un flux ininterrompu parcourent les rues, battant le pavé en direction du Golden Gate Park. Le grand jardin est plein à craquer ; mille, deux mille, trois mille personnes… on ne saurait trop dire. Le sol tremble sous les pas de la foule et les vibrations des guitares. Tous sont réunis pour le Love Pageant Rally, un concert protestant contre l’interdiction du LSD.

Malgré toute leur bonne volonté — et leur niveau de défonce —, leur action restera vaine… Un peu plus de 50 ans plus tard, quels rapports notre société entretient-elle avec les buvards ?

Des laboratoires à Hollywood

À la recherche d’un stimulant neurologique, le LSD naît en 1938 sous les mains du chimiste suisse Albert Hofmann. Dès le départ, la substance est associée à un contexte médical et se destine à traiter des maladies psychiatriques. Même son inventeur, qui teste lui-même ses effets, juge d’abord son action trop puissante pour un usage récréatif. Notez le « d’abord ».

Ses bienfaits sont rapidement perçus comme miraculeux. Les trois lettres magiques guérissent la dépression, l’alcoolisme, le tabagisme… À l’origine un médicament, elles deviennent inévitablement une drogue, avec l’avantage de ne créer aucune véritable addiction. De Jack Kerouac sur la route avec ses amis de la Beat Generation, à Aldous Huxley et ses romans fondateurs de la science-fiction, elles séduisent d’abord les intellectuels, puis des icônes à la Cary Grant qui se la font prescrire chez un charismatique médecin de Beverly Hills.

Au demeurant, le LSD se consomme encore de façon discrète, et se passe difficilement d’un intermédiaire médical. La donne change véritablement avec Timothy Leary, professeur à Harvard, accessoirement dealer. Croyant dur comme fer à son produit, et voulant le tester à grande échelle, il inonde le marché noir. Passionné, il crée même la League for Spiritual Discovery, soit la « LSD ». Grâce à lui, les hippies peuvent enfin goûter au voyage cosmique… et ils ne sont pas les seuls. L’ampleur est telle que Hollywood y consacre plusieurs films, dont le précurseur Hallucination Generation. Le LSD en deviendrait presque mainstream.

LSD et ADSL

Malgré l’interdiction de 1966, le LSD poursuit son chemin jusqu’à la moitié des années 70. Éreinté par la surveillance policière, et les rumeurs courant à son sujet — on l’accuse de modifier le code génétique — il se retire finalement du public.

C’est à la culture techno que l’on doit sa réémergence. De la fin des 80’s au 90’s, le concept de rave s’installe. À une époque où les drogues de synthèse sont encore peu nombreuses, il se taille une place de choix sur des carrés de papier coloré. Bien qu’aujourd’hui devancé par la MDMA et l’ecstasy, le LSD fait toujours partie intégrante de cet univers.

Pour autant, rien n’aurait été possible sans l’action d’un autre groupe de marginaux : les geeks. Alors que Steve Jobs définit sa découverte du LSD comme « l’une des expériences les plus importantes de [sa] vie », le mythe perdure également dans la Silicon Valley et sur internet. Il évolue même jusqu’à l’invention du microdosing : prendre de faibles doses pour profiter de l’énergie et la concentration qu’il apporte, sans voir le moindre éléphant rose. Quelques gouttes dans son green smoothie, et l’on est prêt à affronter la journée.

Les réseaux sociaux offrent également de l’exposition aux aficionados. Spirituels convaincus, ils jouent avec Twitter et le hashtag #psychedelicbecause, s’organisent en association, possèdent leurs propres sites de rencontres et parviennent à influencer les progrès de la médecine. Sur Google, le nombre de recherches liées au LSD a doublé en deux ans. L’heure du coming out psychédélique aurait-elle sonné ? •

Cet article fait partie de la série #21 — Life on acid.

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