De plus en plus de défilés, bien que se tenant durant la semaine de la mode masculine, ont tendance à également dévoiler de futures pièces du rayon femme, quand il ne s’agit pas tout simplement de deux collections réunies en une seule et même présentation.

De Burberry qui abandonne l’idée d’un défilé spécial homme dès 2016, à Moschino qui couple A/H 2019 homme et Pre-Fall 19 femme (collection à visée purement commerciale, arrivant pendant l’été pour préparer les premières fraîcheurs, ndlr), en passant par Y/Project et Phoebe English, le concept de men fashion week paraît de plus en plus souple. Outre la logique économique — deux défilés en un coûtent bien moins cher à nos marques préférées —, une telle organisation offre une plus grande cohérence artistique et permet une immersion plus profonde dans l’univers du créateur.

Par ailleurs, à mesure que les passages sur les podiums mixtes s’enchaînent, on ne peut s’empêcher de remarquer combien les mannequins sont parfois interchangeables. Plus encore, il arrive que certaines pièces pour femme se retrouvent tout bonnement montrées sur des hommes. Dès lors, peut-on considérer que la fashion week contribue à introduire une discussion sur la notion de masculinité moderne ?

Edward Crutchley – Backstage FW19.

L’idée d’un homme féminin ne date pas d’hier dans le monde de la mode. Sans remonter à une époque dont personne ne se souvient, dans les années 80, Jean-Paul Gaultier chamboulait déjà les esprits en faisant défiler des camionneurs perchés sur des talons aiguille. Une dizaine d’années plus tard, pour l’une de ses premières collections, Alexander McQueen habille le légendaire Mister Pearl d’un corset assorti d’une jupe imprimée. Pour autant, ces expérimentations restent encore rares : leur but est avant tout d’interpeller, choquer, questionner.

Progressivement, la donne change. Côté société, la répartition des attributs traditionnellement associés à chaque sexe est remise en question. Plus encore, une révolution du genre s’opère : nos organes génitaux pourraient se cantonner à un plan biologique uniquement, sans dicter la manière dont nous devons aborder notre existence. Dans ce sillage, le portrait de l’homme évolue forcément. Le millennial peut pleurer, être mordu de mode, sensible, délicat, romantique s’il le souhaite. Un esprit qu’aucun label n’incarne mieux que Gucci avec ses chemises en dentelle, ses foulards en soie, ses lunettes perlées et ses vestes brodées, qui lui permettent de ne jamais quitter le TOP 3 des marques les plus populaires du Lyst Index. De même, lorsque Kim Jones rejoint la direction de Dior Homme, il s’inspire explicitement des archives haute-couture et du « tailleur bar », une silhouette à la taille de guêpe qui a fait le succès de Christian Dior auprès des femmes des 50’s. Même les plus grandes Maisons s’amusent à présent à brouiller les lignes entre vestiaires masculin et féminin.

Dior Homme – SS19.

Dans un registre plus poussé, le collectif Art School présente sa dernière collection à Londres il y a deux semaines. Le premier modèle ? Une robe en soie coupée en biais, portée par un homme, annonçant un défilé empreint d’androgynie. On sait pourtant qu’aucun ou peu d’hommes n’enfileront ces tenues en réalité. La clientèle sera bel et bien féminine, à l’instar de celle de Charles Jeffrey Loverboy, créateur d’une mode gender fluid pourtant distribuée dans la section « femme » de l’e-shop Matches Fashion. Une réalité dont ces designers ont forcément conscience, impliquant que la mise en scène de leurs défilés relève davantage d’une déclaration idéologique en faveur d’une conception moins rigide de la virilité, que d’un parti-pris commercial — malgré le joli coup de pub obtenu au passage. Chez Maromas, cette idée va plus loin encore, en se mêlant à l’héritage ethnique et culturel de ses créateurs.

En novembre dernier, VOGUE inaugurait une exposition photographique : All That Man Is — Fashion and Masculinity Now, à laquelle plus d’une quarantaine de photographes prennent part pour offrir une mosaïque d’hommes en tout genre. De manière plus globale, la mode prend plus que jamais conscience des enjeux de la représentation et de la diversité. En ce sens, il est donc logique qu’elle accompagne les mutations sociales et l’évolution de cet homme post-moderne, libre de souscrire ou non au schéma classique de la virilité. Bien évidemment, l’époque où votre boucher vous servira votre bavette affublé de cuissardes n’est pas encore arrivée, et ne viendra peut-être même jamais. Loin de vouloir détruire l’identité masculine, il s’agit surtout d’inviter à réfléchir sur sa pluralité et de s’interroger sur des standards qui nous ont été transmis par automatisme. Pour une fois que la mode nous pousse à cogiter…  •

Cet article fait partie de la série #23 — Le Spécial Fashion Week Homme.

(Crédits couverture : Art School ; A/H 19-20)