Derrière les robes bohèmes de Karl Lagerfeld pour Chloé, le corps sculptural de Marisa Berenson (premier mannequin à poser nu dans les pages de VOGUE, ndlr), et les ballons de cocaïne jetés depuis les balcons du Studio 54, les 70’s sont loin d’être aussi glamour qu’elles nous le paraissent à présent.

Encore choqués du meurtre de Sharon Tate par le gang de Charles Manson, impuissants face aux guerres qui font toujours rage, les hippies ont déjà versé leurs dernières larmes psychédéliques avant de sagement rentrer dans le rang. L’instabilité au Moyen-Orient et les chocs pétroliers successifs sonnent l’arrêt définitif des Trente Glorieuses. C’est la fin de la frivolité, l’austérité se généralise. La jeunesse se retrouve sans emploi, sans argent et sans la moindre perspective. Faute d’être considérée, elle coiffe alors ses cheveux multicolores à l’iroquoise, orne son visage d’épingles à nourrice et rejette en bloc la société de ses aînés, qu’elle fait trembler en criant No Future.

Comment ce qui était un mouvement profondément populaire, pour ne pas dire pauvre, a-t-il initié l’approche moderne de la création ? À quoi doit-il une telle influence quarante ans plus tard ? Pourquoi peut-on considérer le punk comme précurseur de la mode contemporaine ? 

Chanel, SS19. (© AFP / Patrick Kovarik)

De la musique, des fringues et du SEX

Le punk se définit autant par son style que sa sonorité. On ne saurait donc traiter ce sujet sans mentionner l’influence des Sex Pistols, qui en cristallisent l’esprit. Très vite, ils deviennent la BO de la nouvelle génération, qui en adopte justement les codes vestimentaires. Vêtue du même blouson en cuir clouté que Sid Vicious, elle déchire ses tee-shirts en écoutant la version censurée de God Saves the Queen. Rêve de pouvoir s’habiller chez Vivienne Westwood, créatrice derrière le style du groupe…

SEX, sa boutique sur Kings Road, introduit un niveau de provocation jusque là inédit dans la mode. La devanture affiche fièrement son nom en trois lettres rose, couleur que l’on retrouve tapissée à l’intérieur pour donner l’impression d’être dans un utérus. Les vitrines sont opacifiées, les tenues sadomasochistes deviennent la base d’un uniforme quotidien. On s’insurge contre les conventions grâce à son look, ne manquant jamais de choquer. Ce concept-store avant l’heure s’impose comme un centre majeur de la culture underground, à l’intersection de la mode et de la musique.

Ainsi, si Vivienne Westwood et Malcom McLaren — son compagnon de l’époque, manager des Pistols — n’ont pas inventé le punk en soi, ils en ont façonné l’esthétique… qui inspirent les designers depuis presque aussi tôt que la naissance du style lui-même.

JORDAN, assistante de Westwood et icône punk, devant la boutique SEX. (© via Pinterest)

Du caniveau au catwalk

Westwood attendra 1982 avant de se lancer dans les hautes sphères de la mode, et fonder une maison valant des dizaines de millions. Ainsi, dès 1977, c’est Zandra Rhodes qui devient la première créatrice à s’inspirer de ce mouvement pour un défilé à proprement parler. Avec sa collection Conceptual Chic, elle revisite le vestiaire du rebelle à travers la soie et le taffetas, crée des robes de cocktail en lambeaux ornés de chaînes. Ramenant ainsi la rue sur le podium, elle inaugure sans le savoir l’ère du punk couture, qui ne s’est jamais arrêtée depuis…

Cela fait maintenant 25 ans que Versace réinvente sa robe à épingles à nourrice, tandis que McQueen canalise la puissance du tartan pour dessiner une beauté indomptable. Moschino dédie toute une saison au bondage, quand les Ramones traînent sur tous les mood-boards d’Hedi Slimane.  

Versace, Pre Fall 2019 (© Alessandro Lucioni / Go Runway)

À travers son questionnement des standards, le punk est aussi pionnier de l’antifashion des créateurs comme Rei Kawakubo. De même pour son sens de la récupération, où les objets du quotidien se transforment en matières textiles. Dans ce sillage, Gaultier imagine des robes en sac poubelle. Margiela, une veste en bouchons de stylos BIC. Un esprit Do It Yourself introduisant la notion de déconstruction du vêtement, qui nous prouve que son influence va bien au-delà d’une coiffure improbable. 

Comme des Garçons Homme Plus, FW19 (© Alessandro Lucioni / Go Runway).

Le style de la post-modernité

Comme à chaque fois que le luxe absorbe un mouvement populaire, son sens originel s’en retrouve forcément dilué. Les allusions sadomasochistes, forme de critique de la violence, sont devenues un simple outil de séduction fétichiste. Pour autant, l’essence demeure. Le punk s’appuie sur un imaginaire riche et identifiable : un jean déchiré ne dénonce plus rien du consumérisme, mais il fait écho à cette notion de rébellion que l’on utilise pour apporter une négligence toute contrôlée à notre allure. 

En outre, ce mouvement se veut d’une modernité incroyable pour son temps : droits des femmes, reconnaissance des LGBT+, libération de la parole sur le sexe, identité de genre… Un patchwork culturel qui n’hésite pas à mélanger les références, et renforce au passage un rapport nouveau au vêtement : il ne s’agit plus de simplement le porter, ni d’en faire un symbole statutaire, mais de pleinement se l’approprier — quitte à le transformer. Une conception qui ouvrira la voie à d’autres sous-cultures, du grunge au hip hop.   

La mode voit donc dans le punk la forme extrême du cool, qui incarne d’une certaine façon tout ce qu’elle aimerait représenter. Tout deux sont finalement animés d’un profond désir de reconnaissance, d’affirmation de son individualité. Tant qu’on ne connaîtra pas un mouvement d’une telle ampleur, aussi innovant d’un point de vue stylistique, il restera une source d’inspiration de premier ordre… •

Cet article fait partie de la série #28 — Punk isn’t dead. 

(Crédits couverture : Steven Meisel pour VOGUE Italia, 2013.)