Située à New-York, 11 Honoré est plus qu’une adresse dédiée aux grandes tailles. Loin des insipides modèles semblant inspirés des tentes Quechua, elle s’applique à toujours choisir des pièces tendances, signées par de grands labels à la Marc Jacobs ou Jason Wu.

Pour sa toute première fashion week, la boutique n’imagine pas de collection. Au lieu de cela, elle présente les créations de plusieurs designers, dont Joseph Altuzarra et Christopher Kane, dans des tailles jusqu’alors indisponibles.

En toute logique, le XS est bannit du grand baptême. Brandissant le hashtag #thenewrunway, le multimarques fait défiler des femmes aux formes assumées, grandes comme petites, jeunes comme d’âge mur, blanches comme noires. Le clou du spectacle ? Il demande à Laverne Cox, actrice transgenre plus connue pour son rôle dans Orange Is The New Black, de clôturer la marche vêtue d’une robe en tulle Zac Posen.

Il y a quelques semaines, Byblos enrôle Winnie Harlow, dont la beauté défie les standards et sensibilise au vitiligo. Adut Akech domine les podiums, Ashley Graham transforme ses kilos superflus en or, et le top transgenre Hari Nef compte parmi les égéries Gucci. Longtemps décriée pour son élitisme, taxée d’exclusion et de racisme, la mode se serait-elle finalement ouverte à la diversité ?

(Défilé 11 Honoré FW19 — © Time Magazine.)

Une idée qui suit son époque

Dans les années 90, âge d’or de la haute-couture, Naomi Campbell est le seul véritable supermodel de couleur. Hormis quelques rares noms, à l’instar d’Alaïa ou Gaultier, la plupart des designers imaginent leurs collections pour des femmes aussi blanches que la cocaïne qu’ils tapent en dessinant.

Juillet 2008, Franca Sozzani crée un raz-de-marée avec le All Black Issue de VOGUE Italia. Jamais les pages du magazine n’auront contenu autant de mélanine. Les kiosques sont dévalisés, le numéro sera réimprimé trois fois… On réalise alors, ô surprise, que les Noirs aussi aiment la mode. De nouvelles muses émergent sur les podiums, le modèle unique de la blonde scandinave s’effrite. Dix ans plus tard, le calendrier Pirelli se compose aussi d’un casting 100% noir. Gigi et Bella Hadid revendiquent leurs origines arabes, tandis que Soo Joo Park, top coréen, se hisse au rang de favorite de Lagerfeld.

Ainsi, la notion de diversité évolue avec son temps. Là où elle tenait seulement à l’ethnie il y a encore quelques années, son spectre s’étend bien au-delà aujourd’hui. Le besoin de représentativité porte aussi sur l’âge, la morphologie, le handicap, le genre… Un enjeu qui, pour les marques, passe forcément par le choix des visages qui les représentent.

En la matière, New-York fait figure de leader. Chaque saison est un cocktail d’identités qui provoquerait un AVC à n’importe quel élu d’extrême-droite. Londres et son éclectisme habituel suivent de près, puis Milan et, enfin, notre chère capitale. La Ville des lumières est plus réfractaire au changement, se complait dans ses idéaux hérités d’un autre temps. Fort heureusement, la nouvelle garde de créateurs se veut plus moderne. Sous leur houlette, le « je ne sais quoi » parisien ne tient ni à la pigmentation, ni à la date de naissance.

(Défilé Balenciaga FW19 — © Alessandro Lucioni pour GoRunway)

Cash et convictions

Prise sous l’aile de Carine Roitfeld — ancienne rédactrice en chef de VOGUE Paris, styliste, papesse du porno chic et mère que j’aurais rêvé d’avoir —, Halima Aden devient le premier top portant un hijab. Max Mara, Alberta Ferretti, Christian Cowan… On se l’arrache. Elle permet non seulement aux marques de véhiculer un message de tolérance, mais aussi de courtiser tout un marché. Quand on sait que les dépenses mode des musulmans représentent 254 milliards de dollars, ils auraient tord de s’en priver (source The Fast Company, ndlr).

Les millenials peuvent manger des pâtes pendant des mois pour du Prada, on aperçoit des secrétaires avec des sacs Louis Vuitton. L’exclusivité ne peut plus fonctionner dans un monde où l’on a accès à tout ; le luxe ne peut plus avoir un client type. En conséquence, l’égérie tient autant de l’essence stylistique que du symbole marketing. Quand Donatella Versace se tourne vers Stephanie Seymour pour porter la dernière robe de son défilé, elle en appelle aussi à toutes les quarantenaires qui l’admiraient dans les 90’s. Pour autant, relier le casting de mannequins « hors standards » à une démarche purement commerciale serait réducteur. Cela dit, à une époque où Instagram est devenu le gendarme de la mode, cette ouverture ne peut qu’ajouter au capital sympathie de la marque… et à son chiffre d’affaires.

(Stephanie Seymour, Versace FW19 —© Filippo Fior pour GoRunway.)

Un long chemin à parcourir

Toutes les causes n’avancent pas au même rythme. La représentativité ethnique fait des progrès considérables, de même que le côté gender fluid : pour la saison FW 18, The Fashion Spot dénombre près de cent mannequins trans ou non binaires sur le catwalk. La mode a plus de mal du côté des calories, avec seulement dix marques engageant des mannequins plus-size sur cette même période. Quant à la considération du handicap, elle est quasi inexistante — le fauteuil roulant Vuitton de Lady Gaga ne compte pas.

En outre, si l’on peut se réjouir de voir une plus grande palette de profils sur les podiums, les maisons doivent encore ouvrir les portes de leurs équipes à des horizons plus larges. On parie que s’il y avait un Noir parmi les créatifs Prada, il leur aurait dit que ce porte-clef faisait un peu trop Y’a Bon Banania. La diversité doit se retrouver au coeur de la structure, au-delà de la vitrine des fashion weeks et du papier glacé. L’ascension de Virgil Abloh chez LV, et d’Edward Enningful chez VOGUE UK vont dans ce sens. Après tout, comment un changement réel peut-il s’opérer si ce sont toujours les mêmes qui décident…? •

Cet article fait partie de la série #29 — Le Spécial Fashion Week FW19.

(Crédits couverture : Tommy x Zendaya — © Getty Images)