Pour tous ceux travaillant dans la mode, ou s’y intéressant avec passion, les fashion weeks sont des périodes d’exaltation. Un peu comme si Noël tombait plusieurs fois par an, les gift bags des services presse remplaçant les vieilles chaussettes rouges qui menacent de prendre feu sur votre cheminée.

Oui, les défilés sont des fêtes… À l’instar d’un repas de réveillon, vous croisez des visages rarement présents le reste du temps. C’est l’occasion de demander des nouvelles dont vous n’avez strictement rien à carrer, embrasser des personnes que vous détestez, et prendre des photos que vous brûleriez si vous vous donniez la peine de les faire développer. Bref, la mode est une grande famille comme les autres.

Les financiers sont ses patriarches, ceux qui donnent la traditionnelle enveloppe. À leurs côtés, les redoutées rédactrices en chef. Tout le monde se réunit pour applaudir le spectacle de fin d’année des designers, tandis que leurs soeurs RP tapent une crise de jalousie dans leur coin. La blogueuse est l’équivalent de la cousine adolescente en mal de gloire ; le photographe, son frère en échec scolaire qui a eu un Nikon lors de son quinzième anniversaire.

Temple de simplicité, votre humble serviteur se contenterait amplement du rôle de l’oncle alcoolique aux moeurs douteuses, relégué à la table des enfants pour éviter tout embarras. Après tout, il resterait toujours un individu à la condition pire que la mienne. Persona non grata où qu’il aille, aussi invisible que Casper le fantôme, il s’agit évidemment du stagiaire…

Comme avec beaucoup de problèmes dans nos vies, Hollywood est à blâmer. J’accuse Beverly Hills d’avoir fait croire à toute une génération qu’elle pouvait décrocher la carrière de Stella McCartney sans en avoir le père ! J’accuse Gossip Girl de prétendre que l’on peut être au lycée et bosser chez une maison de couture le week-end ! J’accuse Le Diable s’habille en Prada de laisser entendre qu’il suffit de porter des bottes Chanel pour que tout s’arrange !

Je me souviens parfaitement de mon premier stage, obtenu chez un grand nom de l’avenue Montaigne — n’espérez pas que je balance son identité, je suis trop pauvre pour assumer un procès. Bien sûr, je m’étais préparé aux heures supplémentaires, servir le café, ouvrir des bouteilles de champagne dont je ne goutterais pas la moindre bulle… En revanche, je n’oublierai jamais ce jour où l’on m’a demandé de remplacer un agent de sécurité malade. Du haut de mes 60 kg, je n’intimide même pas le chat de mon coloc.

Me suis-je insurgé ? Ai-je milité pour la reconnaissance de mon statut ? Non. Je me suis adossé au mur, puis j’ai scruté les faits et gestes des moindres passants en priant Jésus, Allah et Bouddha de ne pas devoir courir. « Ce n’est pas grave, Zack. Accroche-toi, c’est bientôt la fashion week ! », essayais-je naïvement de me leurrer… Ma participation à l’événement ? J’ai envoyé le look book à des agences, depuis un bureau qui ressemblait à la chambre d’Harry Potter sous l’escalier.

Dans un autre registre, l’une de mes amies se souvient encore sa joie la première fois qu’on l’a demandée à un défilé. Sa mission : chauffer le siège réservé à un chanteur de pop en attendant son arrivée — il déteste le froid, vous comprenez. Si nos situations ont heureusement changé depuis, celle du stagiaire reste la même. Laissant croire à ses amis qu’il est assis trois sièges derrière Anna Wintour, il se contentera probablement de réserver l’Uber qui permettra à sa n+1 de s’y rendre. Au passage, pensons aussi à ceux recrutés en couture, dont les petites mains brodent et cousent jour et nuit. Ne leur parlez pas de code du travail, ce serait cruel…

Pourtant, le jeune optimiste en emploi précaire est l’huile grâce à laquelle l’engrenage de la mode tourne. Celui qui repasse, rappelle, réserve, rectifie, raccommode, persuadé que commander le déjeuner de son responsable le rapprochera de commander Fendi. Celui qui, sous couvert d’un rêve, accepte toutes les demandes sans réserves.

À toi, qui passe ton temps en courses là où tu pensais zoner chez VOGUE. Toi, qui prépare des portants de fringues valant quinze fois ce que l’on veut bien te donner. Toi, à qui l’on continue de demander comment tu t’appelles. Tiens bon, le moment viendra où tu seras à leur place. Tâche simplement de ne pas te comporter en connard ce jour-là… •

Cet article fait partie de la série #29 — Le Spécial Fashion Week FW19.

(GIFs via Giphy)