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Tbilissi, Géorgie : nouvelle capitale de la mode ?

22 février 2019 | Posté par Zackary


En 1989, Rei Kawakubo atterrit en Géorgie. Tandis que le bloc soviétique commence à peine à s'effondrer, la créatrice choisit de planter le décor du prochain shooting de SIX (biannuel publié par son label Comme des Garçons entre 88 et 91, soit six numéros, ndlr).

Le magazine est connu pour ne contenir presque, voire absolument aucun mot. La vision de la créatrice s'exprime visuellement, sans barrière de langue. Le nom lui-même fait référence à un sixième sens, sorte d'émotion universelle basée sur la richesse de l'univers créé par les photos. Immortalisée par Brian Griffin, la série Mother Georgia ne fait pas exception à la règle.

Dans un pays encore rattaché à l'URSS, où chaque manifestation est réprimée dans le sang, personne ne connaît la designer japonaise. Encore moins sa marque. Dans les environs ruraux de Tbilissi, la capitale, les pièces de la dernière collection sont portées par les habitants, se mêlant à leurs propres vêtements. Des clichés d'une beauté viscérale, du jamais vu sur papier glacé.

La Géorgie n'obtiendra son indépendance qu'en 1991, suivie d'une violente guerre civile. Qui aurait cru que moins de 30 ans plus tard, la ville serait à l'origine d'un des mouvements les plus excitants de la mode actuelle ? Qu'elle deviendrait un véritable joyau souterrain, avec une effervescence novatrice ? Alors que certains appellent même Tbilissi "le nouveau Berlin", comment s'est-elle imposée comme l'épicentre à suivre ?

(© Brian Griffin for SIX, Comme des Garçons, 1989)

Demna Gvasalia, phare de Tbilissi

Tout commence vers 2015, lorsque le label VETEMENTS et et son esthétique alternative prennent d'assaut la fashion week de Paris. Fini le glamour décontracté, les mannequins envahissent le podium en sweats XXL aux motifs sataniques. 

La marque divise la sphère de la mode, son style est controversé... mais son aura fascine, jusque dans le choix de son nom. Une forme de mystère, certes dissipée depuis, l'entoure lorsqu'elle apparaît. On sait simplement qu'il s'agit d'un collectif de plusieurs créateurs, dirigé par un certain Demna Gvasalia, une Géorgienn qui a fait ses classes chez Margiela.

VETEMENTS pousse le streetwear à l'extrême, se laissant largement influencer par la culture post-soviétique. L'engouement est tel que "Demna", comme l'appellent familièrement les RP sous-payés, est nommé directeur de la création chez Balenciaga un an plus tard. Inexorablement, son ascension et son travail attirent l'attention sur son pays d'origine. On découvre alors une scène foisonnante de talents, avec une façon de s'exprimer qui leur est propre... 

(© VETEMENTS)

The designers of a new youth

le sillage de la fin du communisme et des conflits qui l'ont ravagé, une véritable culture de la jeunesse s'est développée à Tbilissi. Marquée par les années noires, la nouvelle génération vit un mélange de nihilisme et de révolte. Ils trouvent refuge dans la vie nocturne, où le clubbing occupe une place prépondérante, et s'intéressent particulièrement au skateboard. Chaos, le premier concept store de la ville, a même installé une rampe dans ses locaux.

Dans ce contexte, la frivolité des vêtements permet d'oublier l'austérité du passé. Comme une quête de liberté, qui pourrait expliquer pourquoi la mode "no gender" est si présente. Globalement, les collections sont largement influencées par les années 80, époque à laquelle sont nés les créateurs actuels. À leur manière, chacun semble vouloir exorciser ses démons avec le fil et l'aiguille. Les références soviétiques sont omniprésentes, qu'elles fassent allusion à l'armée ou qu'elles empruntent à l'uniforme populaire.

Le bling occidental, typique de ces mêmes années, est un autre thème récurrent chez ceux qui en ont été privés. Il est souvent amplifié, exagéré à l'excès, mais ce qui aurait pu être kitsch est tout simplement exquis. Il est ironiquement mis en avant, certains utilisent même les codes de la contrefaçon... Ces créateurs ont une force, une rage qui ne peut s'appliquer à la mode sans avoir traversé ce genre d'épreuve.

Le bling occidental, typique de ces mêmes années, est un autre thème récurrent chez ceux qui en ont été privés. Il est souvent amplifié, exagéré à l'excès, mais ce qui aurait pu être kitsch est tout simplement exquis. Il est ironiquement mis en avant, certains utilisent même les codes de la contrefaçon... Ces créateurs ont une force, une rage qui ne peut s'appliquer à la mode sans avoir traversé ce genre d'épreuve.

Parmi les figures de proue, on nous avons déjà parlé de Situationnist et AZNAURI, mais on peut aussi citer Babukhadia ou Janashia. Chaque label a sa propre touche, sa propre vision, mais tous partagent le même désir ardent. Un sentiment intense, qui donne tout son pouvoir à la ville du Caucase.

(© George Keburia)

Une scène encore bourgeonnante

Si Tbilissi ne manque pas de potentiel, c'est son manque d'infrastructures qui fait défaut. Étape essentielle, elle a sa propre fashion week depuis 2015, sponsorisée par les gros sous de Mercedes-Benz. Plus qu'une succession de défilés, l'organisation offre une plateforme à ces créateurs isolés, qui gagnent aussi un accompagnement stratégique. Cette aide est d'autant plus précieuse que beaucoup d'entre eux sont autodidactes.

Au fil des saisons, l'événement a acquis une notoriété croissante et est désormais soutenu par le gouvernement. Pour ces petits labels, la visibilité est la pierre angulaire du succès : dans une région comme la leur, il sera difficile de se maintenir sans susciter un intérêt au-delà de leurs frontières.

Ils doivent alors multiplier leurs opérations, tenir un showroom à Londres ou à Paris en plus d'un défilé en Géorgie, ce qui demande plus d'argent qu'ils n'en gagnent. À l'inverse, la production est également un problème. La plupart disposent d'un atelier d'artisanat, incapable de répondre à une forte demande, alors qu'il n'existe pas d'unité d'exploitation à grande échelle dans le pays.

Ainsi, plusieurs difficultés empêchent encore Tbilissi d'atteindre pleinement l'influence qu'elle mérite. Pourtant, elle reste animée par une énergie sans précédent. Une version post-moderne du Swinging London des années 60, qui a tout pour surmonter les obstacles qui lui barrent la route. Nul doute qu'elle n'a pas fini d'apparaître sur nos radars... •


Zackary
Fils illégitime de Hugh Hefner et Donatella Versace, je suis la moitié visible du duo derrière ZACKARIUM. Accro à la mode et aux Lucky Strike, ma mission est de vous guider avec légèreté dans la jungle des marques et des podiums.

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