Women Wear’s Daily, quotidien professionnel américain, est connu pour flairer les tendances avant les autres. Une réputation de dénicheur à laquelle il donne raison le 17 août 1992, en devenant le tout premier magazine de mode à faire mention du grunge…

Trois nouveaux looks en vogue — rave, hip hop et grunge — ont envahi les rues et les boutiques, engendrés par la musique populaire chez les moins de 21 ans.

Si le début des années 90 est marqué par plusieurs tendances, l’image de la supermodel reste encore dominante. Le grunge, dont on pourrait traduire le nom par « saleté », « crasse », est donc loin de faire l’unanimité. Cathy Horyn, critique à la plume acerbe bannie des défilés Armani, définit même ce style comme « l’excommunication de la mode »… avant d’officiellement se rétracter près de 25 ans plus tard (source Racked, ndlr).

Peu de courants auront ainsi divisé le milieu, sans jamais cesser de l’inspirer pour autant. Dernier exemple en date il y a deux mois, où Donatella Versace fait du grunge le thème central de sa collection FW19. Des pulls en cachemire sont faussement dévorés par des mites, tandis que des mini-robes nuisette se superposent à des chemises à motifs.

De quelle manière des vêtements de l’Armée du Salut, achetés par des jeunes fauchés, sont-ils parvenus à exercer une telle influence sur la mode ? Le grunge est-il finalement devenu glamour ?

(Versace FW19 ; © Filippo Fior pour GoRunway)

Le cauchemar des podiums

Seattle, 1989. Quelques groupes de musiciens aux cheveux gras, dont un certain Nirvana, façonnent un son mêlant plusieurs sous-genres de la côte Ouest à des éléments post-punk. Contrairement aux rebelles de Londres, ils n’ont pas spécialement de conscience politique ou de revendications. Plutôt que révoltés, ils sont résignés à ne rien attendre, s’intéressent surtout à leur guitare et leurs états d’âme.

Leurs looks se composent uniquement de pièces chopées en friperie, souvent des jeans délavés, des chemises en flanelle, ou encore des robes en polyester extirpées d’un autre temps — et du fond du bac « tout à 2 $ ». Aux pieds, de vieilles Converse ou des Doc Martens. Ils ne cherchent à véhiculer aucune idée par leur façon de s’habiller, ni à créer la moindre harmonie. De façon très pragmatique, ils portent simplement les fringues qu’ils peuvent s’offrir.

En peu de temps, les gamins parviennent finalement à laisser derrière eux les concerts dans des bars miteux pour se hisser à l’antenne de MTV, créant un raz-de-marée au passage. Dans une société qui se remet à peine de la guerre du Golfe, toute la jeunesse se trimballe subitement avec une chemise de bûcheron et une mèche sur les yeux.

Le monde de la mode, qui capitalise encore sur le bling et les débuts de la logomania, est complètement perdu. Le contrôle lui échappe, ce n’est plus lui qui dicte la tendance. Si la haute-couture connaît l’anti-fashion, conceptuelle et sophistiquée, le grunge est bien pire : il incarne l’absence totale de mode.

(© Christian Francis Roth)

La saison du bouleversement

New-York, septembre 92. La fashion week P/É 93 bat son plein. Au milieu des défilés et des after parties, trois jeunes créateurs présentent des collections à l’ADN profondément grunge.

Christian Francis Roth, qui a pour muse la chanteuse Kim Gordon, offre une interprétation assez littérale du style. Tee-shirts rayés et bonnets débraillés sont portés par des inconnues trouvées dans la rue. Chez Anna Sui, la silhouette est plus colorée, en accord avec les critères de l’époque. La traditionnelle robe à fleurs de la grungette se dote de fentes dévoilant les jambes sans fin de Naomi Campbell. Quant à Marc Jacobs, alors à la tête de Perry Ellis(label de sportswear chic fondé dans les années 70, ndlr), il propose une version à l’accent « hippy romantique » selon ses propres termes, où la chemise en flanelle est coupée dans de la soie sablée.

Si l’on aurait pu les applaudir pour leur capacité à percevoir une tendance de rue et l’élever au rang des podiums — ou les accuser d’appropriation culturelle, au choix — on leur reproche surtout de créer une esthétique de la pauvreté. Pourquoi reproduire ce que l’on trouve déjà chez Emmaüs ? Les réactions sont violentes ; « le grunge, c’est horrible » crie Suzy Menkes. Résultat des courses, Marc Jacobs est licencié.

Pour autant, ces créateurs parviennent à insuffler un vent nouveau dans un luxe opulent, une forme d’esprit libre qui en inspire d’autres dans la foulée. On commence à voir apparaître des mannequins à la carrure chétive. Chanel copie les Dr Martens, pendant que Grace Coddington et Steven Meisel shootent le célèbre édito Grunge & Glorydans les pages de Vogue, auquel Fear of God rendra hommage bien plus tard dans sa collection 5. Ultime paradoxe : ce qui n’a jamais eu vocation à être désirable devient la dernière sensation.

La lune de miel inavouée prend fin avec le suicide de Kurt Cobain. Le grunge devient trop sulfureux, les annonceurs ne veulent plus y être associés. Le mois suivant l’événement, Anna Wintour titre en couverture « Strong & sexy : fashion’s new woman ».

(Grunge & Glory — Vogue USA déc. 1992 © Steven Meisel ; Condé Nast)

Le style de la désinvolture

Il ne suffit pourtant pas d’une couverture pour tuer le grunge, ni de l’arrêt de son groupe phare. Il inspire directement le minimalisme de la fin du siècle mené par Calvin Klein et incarné par Kate Moss, que ses détracteurs — dont Bill Clinton — surnomment « heroin chic ». Helmut Lang, Martin Margiela ou McQueen entretiennent également des liens forts avec le style, qui se distille en filigrane de leur oeuvre.

En outre, ses codes sont absorbés avec une rapidité rare. En un sens, une partie du grunge fusionne avec le streetwear. La chemise en flanelle passe du rockeur au rappeur, les jeans déchirés aux genoux entrent progressivement dans les moeurs, et chaque adolescent achète au moins une paire de Converse dans ses années collège.

Au demeurant, il cristallise toujours une sorte de désinvolture, que les marques continuent d’exploiter de façon plus ou moins marquée. Certains designers en font même une part de leur signature, à l’instar de Hedi Slimane. En 2013, ce dernier demande d’ailleurs à Courtney Love de prendre la pose pour sa nouvelle campagne Saint Laurent. Figure emblématique, la papesse du grunge signe également une collaboration avec l’e-shop Nasty Gal, reproduisant à quelques détails près le vestiaire de sa vingtaine, et vient de se faire enrôler dans le spot du dernier parfum Gucci.

Là où plusieurs courants réémergent grâce au revival des années 90, le grunge n’a donc jamais disparu. Alors que Marc Jacobs relance actuellement sa collection la plus célèbre, tout porte à croire que le style a encore de longs et beaux jours devant lui… •


Zackary
Fils illégitime de Hugh Hefner et Donatella Versace, je suis la moitié visible du duo derrière ZACKARIUM. Tombé amoureux de la mode à l’époque des culottes courtes, ma mission est de vous guider avec légèreté dans la jungle des marques et des podiums.